Quelques heures plus tard, les tâches ménagères enfin terminées, je m’enfonce dans mon fauteuil pour une soirée au calme devant l’écran. Je change frénétiquement de chaîne jusqu’à tomber sur une émission de débat en psychologie. Trois hommes ayant tous dépassé la cinquantaine sont installés autour d’une table ronde, chacun indifféremment doté d’une couronne grise de cheveux lui offrant cet air sage formidablement injustifié. Le présentateur introduit ses trois invités avant de s’adresser à l’un d’eux pour introduire le débat : « Quel est le point de vue de la psychologie sur le sentiment amoureux ? ». Celui-ci répond que la psychologie considère la conception de l’amour différente chez chacun puisqu’elle dépend du rapport avec les parents et particulièrement avec le parent du sexe opposé. Ils prolongent ensuite la conversation sur l’amour en tant que manque et impuissance à vivre seul, l’égoïsme de l’amour est démontré. Le dernier invité entre ensuite dans le débat et présente les « rapports proportionnels », une manière d’évaluer l’équilibre d’une relation notée sur 100. Si, par exemple, un membre du couple aime son partenaire à 75, l’autre ne peut plus l’aimer qu’à 25. Ce serait donc l’équilibre d’un couple qui le rendrait pérenne. L’émission capte facilement mon attention, trois quarts d’heure passent sans que j’aie bougé. Lorsque la fin arrive, le présentateur cherche à connaitre l’avis personnel de chacun des invités. Deux s’en tiennent à parler pour ne rien dire, le troisième se lance dans une longue tirade : « Personnellement, je dirais que le début de la vie et les premières relations amoureuses sérieuses sont deux périodes fondatrices pour chacun d’entre nous en ce qui concerne l’amour. Tant qu’on a pas vécu l’amour, ce n’est qu’une idée vague sujette à l’imagination, c’est la première relation durable qui introduit et façonne le concept dans la réalité, qui construit notre idée de l’amour ! Cette première relation, je la considère comme un pari qu’on accepte de faire : On choisit de vivre heureux tout en sachant qu’une fin est possible. De plus, lorsque cette première relation se termine, on ne perd pas seulement le bonheur, on perd également la possibilité de vivre sans avoir conscience que l’amour existe, la « virginité sentimentale » disparaît… Mais que vaudrait l’amour s’il ne comportait aucun risque ? ». Enchanté par cette conclusion, le présentateur remercie les trois spécialistes et met un terme à l’émission.
Un peu sonné par tant de théories en quelques dizaines de minutes, je laisse mûrir mes impressions en regardant le générique de fin défiler sur l’écran. Lorsque je me décide enfin à me lever pour préparer du café, je songe à appeler Alice pour lui raconter ma journée. J’écoute distraitement le bruit de la cafetière en préparant mes mots à l’avance Je choisis l’intensité de chacun, cherche un ton agréable et charmeur, je triche. Mais bien vite, je me rends compte qu’il n’est plus l’heure pour appeler et ainsi prendre le risque de réveiller Aurélie. Frustré par l’inutilité de ma préparation, je me contente d’un message : « Bonsoir, je voulais t’appeler mais il est déjà tard et le petit clown doit dormir… Alors je me contente de ce message pour te souhaiter une bonne nuit, mille tendresses ! ». A peine une minute plus tard, elle répond et me parle du spectacle de samedi, elle est prête à cent pourcents et me prévient qu’une de ses amies sera présente pour accompagner Aurélie. Je suis d’avance ravi de rencontrer une personne proche d’Alice, de voir ce qu’elle peut aimer chez les autres. Je réalise pour ma part qu’une rencontre avec mes amis ne serait donc pas si malvenue et qu’elle, de nature très sociable, serait sûrement heureuse de les connaître.
Nul besoin de la rassurer pour le spectacle, c’est même elle qui me taquine, sentant que je suis plus stressé par la rencontre avec son amie qu’elle par sa prestation à venir. Je termine par avouer mon admiration pour sa maîtrise d’elle-même avant de lui dire aurevoir. Je trouve d’ailleurs difficilement le sommeil, hanté par cette question sans réponse : Que me trouve-t-elle ?