6h01, le réveil sonne, pourquoi cette obsession de la minute supplémentaire ? Personne ne sait, beaucoup le font. Je suis arraché à un rêve profond et enviable que je regrette déjà en lançant ma main à la recherche du bouton, clé du silence. Titubant dans le brouillard matinal jusqu’à la salle de bain, je reste quelques secondes à fixer mon reflet dans le miroir, à chercher l’envol de cette partie de moi qui ne voulait pas se lever et me déteste de l’avoir fait. Toilettes puis toilette, petit déjeuner expéditif, c’est l’heure. En franchissant le pas de la porte, je ressens cette petite douleur quotidienne d’être arraché à ma tanière avant l’aube alors même que le soleil dort encore.
Je marche d’abord machinalement une vingtaine de mètres puis mon esprit s’éveille. La première chose à m’interpeller est l’odeur vivifiante du printemps mêlée à la fraîcheur du matin, j'éternue. Cet instant a une saveur particulière, un quelque chose qui me fait lever la tête en allant jusqu'à l'arrêt de bus. En y arrivant, les gens d'habitude sont là et me jettent ce regard las, torture du quotidien. Je m'adosse à un mur, déçu par mon élan injustifié. Il arrive, un vieux tacot laid à en mourir. En m’y installant, je remarque un message noté au marqueur noir sur l'arrière du siège de devant, "Esther sale pute", il est nouveau, je l'observe quelques secondes, qu’as-tu bien pu faire Esther ? Je m'assoupie en observant le bleu du ciel, baladeur sur les oreilles, quiétude retrouvée.
Terminus, tout le monde descend. Les quelques minutes de trajet jusqu’au bureau m’exposent aux vents frais de rues ombragées et sinueuses, je frissonne sous mon manteau. A mon arrivée : « Bonjour tout le monde ! Comment ça va ? », Ca m’est égal mais la demande est indispensable, c’est poli un banquier ! Le salaire, le confort et la tranquillité compensent presque l'ennui de la profession, il arrive aussi que certains clients soient moins blasés et ingrats que de coutume. En tout cas, cette activité permet de discerner le point auquel les comptes disposent de leur propriétaires, écoutez-en deux ou trois larmoyer quand vous leurs annoncez le désastre mathématique qu'est le tas de papier que vous avez sous les yeux, résultat de bêtises pour l’écrasante majorité. J'ai appris à faire abstraction de l'état des clients et leur balance des calamités en prenant une voix bourrée de compassion falsifiée plus vraie que nature. Donner de sa personne n’est en rien anodin. Distribuer amour et confiance à qui veut c’est courir à sa perte et s’assurer un dépérissement lent et douloureux. Il faut donc savoir se cacher, sembler terrassé lorsqu’on est de marbre, amusé quand on est accablé car le mensonge et l’hypocrisie sont les autres noms de la paix.
Et comme tout va bien pour moi coté financier, c’est restaurant pour le déjeuner. « Saumon en papillote et sa julienne de légumes », coloré et savoureux. Après une longue matinée, la finesse de ce repas me plonge dans une douce méditation dont seul un café noir me sort pour retourner travailler. Dans l’après-midi, j’hurle presque au téléphone pour expliquer à un vieillard qu’il fait banqueroute. Lorsqu’il comprend enfin, il s’énerve et raccroche, drôle de manière de procéder. Je fais ensuite quelques heures de gestion bête et méchante, je colle quelques agios espacés de moments de bonté.
Six heures, l’épais directeur passe devant mon bureau, j’enfile ma veste bien plus vite que je ne l’avais enlevé. Le terrible rush de 19 heures crée des bouchons, j’observe les gens dans leur véhicule. Ici un couple s’engueule, là un jeune homme danse au volant, juste derrière une femme raconte quelque chose à sa voisine hilare, plus loin un vieil homme à la mine aigrie dont le visage restera dans ma tête le voyage durant. L'agréable sentiment du chez soi s’empare de moi à la seule vision de mon logis. Je passe la soirée sur le Web en regardant un film sans y mettre l’attention nécessaire ce qui me vaudra de n’y rien comprendre. Internet, constructeur de toile sociale, débranchez et vous n'avez plus d'amis, magique !
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